Chaque année, Ada Rousseau-Stiegsen se demandait pourquoi il avait fallu que Nicéphore meure en hiver. Avec ses deux pieds dans la neige, la tasse de verveine entre ses mains, pourvue grâce au petit réchaud de Paule, la réchauffait à peine.
Paule elle-même, accroupie sur son tabouret, disparaissait presque dans son manteau – la bonne stratégie ; celui d’Ada donnait tout ce qu’il pouvait pour la couvrir mais ne pouvait accomplir de miracles ; voilà un mois qu’elle devait s’en faire tailler un nouveau. Le ventre.
Leur sortie annuelle débutait souvent dans la gêne, jusqu’à ce qu’elles se remémorent que celle-ci était superflue. C’était la première fois qu’elles pouvaient le percevoir directement dans la tête l’une de l’autre, cela dit. Ada parla la première :
— Nicéphore, je te présente le futur monsieur Stiegsen-Rousseau ; futur monsieur Stiegsen-Rousseau, voici Nicéphore Levraut, mon fiancé avant ton papa.
— Monsieur ? rebondit Paule.
— D’après le nouveau locataire.
L’incompréhension flotta dans l’air.
— Elle parle de moi.
Un sursaut :
— Berger ! J’avais oublié.
(Le Berger, bien sûr, n’avait rien à voir dans l’affaire.)
Son amie insista :
— Donc futur monsieur par la vertu de ce qu’il est allé regarder dedans, comme la sage-femme jette un œil entre les cuisses du nouveau-né ? Je te croyais plus fine que ça.
— Futur monsieur jusqu’à déclaration du contraire.
— Admettons. À propos de tes divers occupants : comment va la pension ?
Ada prit son inspiration.
— Le dilettante s’est remis sérieusement au droit.
— Bien.
— Je crois qu’il s’est spécialisé dans celui de la Tour éternelle pour s’assurer de rester inemployable par sa tante.
— C’était trop beau. Le poète a-t-il fini son recueil ?
— Oui ! Il cherche un imprimeur. Sinon, je crois que c’est fini entre l’astronome et Élise Langevin.
— Tu plaisantes ?
— La dernière fois que je les ai vues ensemble, elles avaient des mots.
— Quelle sorte de mots ?
— La mauvaise sorte. Des histoires de ce qu’Eugénie ne goûte pas pas la reconnaissance d’Élise, de ce qu’Élise n’ai-me pas être prise pour une imbécile qui n’aurait pas réfléchi avant d’exprimer cette reconnaissance.
Paule vida sa tasse.
— Toujours un miracle quand ce genre de relations survit à la fin des problèmes. Comment ça va, avec Sven ?
Ada voulut se pencher de manière à se resservir ; sa descendance se mit en travers du chemin. Son amie l’assista. Tasse entre les mains, la réponse :
— Eh bien, il étudie toujours pour la prochaine session du concours d’enquêteur de tribunal.
— Il ferait mieux de se rendre à un cours de LÉC.
— C’est méchant.
— Je ne dis que la vérité.
— Et puis ce n’est pas de sa faute, est-ce que tu as vu sa mère écrire ? Leur langue n’est pas du tout fichue pareil.
— Il est né ici, y a pas d’excuses à lui inventer, il est illettré, c’est tout.
— Oui, il était dans la Garde, quoi.
— Eh, oh, hein, chut.
Nicéphore, comme à son habitude des dernières années, ne participa pas à la conversation. Paule remplit puis renversa sa tasse sur la tombe.
— Ex-fiancé ! Nous avons enfin envoyé ton père devant la justice. Il a déduit de sa condamnation que la corruption des juges s’étend plus loin qu’il ne le soupçonnait et qu’il doit y avoir, à son instar, un grand nombre d’innocents condamnés à tort. Il a demandé à être envoyé aux mines, à condition qu’on l’y laisse exercer comme médecin, dans l’espoir de soigner lesdits innocents. Puisse-t-il trouver un sens au reste de sa vie ! Nous fîmes ce que nous pûmes, nous ne t’obtiendrons pas mieux. Que Le Berger t’accompagne dans le matin et le soir. À l’année prochaine.
— Je voudrais ajouter quelque chose.
— Ah ?
Ada chercha ses mots.
— Je ne crois pas que tu m’entendes alors je voulais rester sobre. Je n’y arriverai pas : blâmons la grossesse.
— Toujours blâmer la grossesse, acquiesça Paule.
— Je n’ai jamais cessé de t’aimer mais, plus je côtoie mon mari, plus je soupçonne que ce n’était pas tout à fait de l’amour que nous éprouvions ; plutôt une sorte de fascination entre demi-sangs perdus en Ville. Cette fascination pour prétexte, tu t’es montré odieux envers Paule et ingrat avec ton père. Tu avais vingt ans et tu étais stupide.
Elle but une lampée de verveine puis servit le reste à Nicéphore.
— Mais, par le Ciel et tout ce qu’Il contient, tu ne méritais pas de mourir. Déjà que personne ne mérite de mourir, tu n’avais vraiment pas commis grand-chose. Ton assassinat fut une trahison, une tragédie, un gâchis, une honte. Rien ne pourra jamais le réparer. Nous ne t’obtiendrons pas mieux. Pardon. À l’année prochaine.
Le silence, une minute de plus.
— Rentrons ?
— Rentrons.
Paule remballa ses affaires. Ada se frotta les mains l’une contre l’autre avant de renfiler ses gants. Quelle idée Nicéphore avait-il eue de se faire filicider en hiver, ha.
Elles marchèrent jusqu’à l’entrée du cimetière. Puis Ada se remémora qu’elle avait oublié de négocier un autre moyen de transport.
— Je vais me trouver une voiture.
— Oh, pour quoi faire ? Grimpe.
Ada grimaça.
Paule avait dérobé le concept de l’appareil chez Luz et l’avait fait reproduire par un membre de sa famille paternelle. En temps ordinaires, elle aurait récolté un procès ; ces jours-ci, la Tour ne se sentait pas assez éternelle pour s’y risquer.
— Je n’ai rien volé, je me suis inspirée, minauda-t-elle. Paraissait-il que le mouvement des jambes de l’utilisateur ne faisait pas tourner l’aimant autour de la bobine de manière assez régulière pour générer un courant exploitable ; l’idée d’y accrocher des roues, c’est de moi. Un peu de respect pour ma dirotatrice !
— Le nom est infâme.
— Comme tous les néologismes, c’est une question d’habitude. En selle, Dada !
Ada estima que Paule ne tenait pas tant que ça à l’intégrité de ses côtes et s’agrippa à elle de toutes ses forces durant le trajet.
La Ville connaissait les piétons, les montures, les voitures ; elle ne réagissait pas encore au nouveau véhicule, humain juché sur un appareil à taille humaine, le propulsant à des vitesses impossibles à atteindre par la course. Sa conductrice cria des « Place ! » à intervalle régulier pour leur libérer le passage. Le Grand Maître n’intervint quasiment pas sur le trajet.
(Quasiment parce qu’il avait une promesse en cours et qu’elle deviendrait impossible à tenir si la jeune mère se rompait le cou avant la naissance de son fils.)
Ada tituba vers sa porte d’entrée. Paule éclata d’un rire sauvage.
— C’est l’avenir, ma grande ! Pire, c’est le futur ! D’abord j’équipe la Citadine, ensuite le grand public, et bientôt ? Le monde !
Elles se saluèrent d’une manière étonnamment ordinaire après une telle tirade.
Ada ouvrit, salua son portier venu surveiller qui entrait, passa le hall et attira l’attention de sa belle-mère.
— Stå inte upp, svärdotter.
La mère de Sven intimidait trop Ada pour qu’elle ose l’appeler Jannike comme elle l’avait souvent invité à le faire. La Naufragée était revenue de sa retraite perdue en bord de mer pour, semblait-il, loger sur un canapé du salon où elle tricotait des vêtements pour un nombre de petits-enfants très supérieur à celui prévu. Ada pressa le pas.
— Jag ämnar berätta for din moder, unga dam.
Sa belle-mère profitait de l’ouverture générale des esprits pour abandonner les dialectes sudropéens et se lover dans le confort de sa langue natale. Avantage : si elle ne lui prêtait pas attention, Ada pouvait prétendre ne pas l’avoir traduite. Elle grimpa les escaliers, une marche après l’autre – il devenait difficile de les prendre deux à deux.
Parvenue au centre de sa maison, elle écouta l’ambiance.
Olivia l’intercepta, quitta sa chambre et vint l’enlacer ; son oncle et parrain Melaine la suivait.
— Maman ! Ça s’est bien passé ?
— Oh, comme d’habitude, toujours mort.
D’ordinaire, son filtre parental fonctionnait mieux : au regard que lui lança son frère, Ada se pencha vers sa fille et rectifia :
— … voilà un exemple de chose que nous ne disons pas, car ce n’est pas respectueux du tout.
Melaine cacha son visage dans sa main. Olivia, les yeux tendres, conclut :
— C’est pas grave d’être folle, maman. L’important c’est de ne pas être dangereuse.
Ada posa son front contre le sien.
— Est-ce que vous alliez quelque part, mes trésors ?
— Cours d’Illusions, répondit Mel.
— Tonton dit que c’est un atelier, rectifia Olivia. Qu’il n’est pas là pour instruire mais pour construire.
— Et est-ce que cet atelier, en plus de tes autres cours, te laisse le temps de repasser tes leçons, petit chat ?
Sa fille se rengorgea.
— La sculpture nourrit la peinture, la peinture nourrit la sculpture, et les deux nourrissent les Illusions, maman ! Je ne peux pas choisir !
— Et combien ça va encore me coûter ?
— Il n’a pas précisé de prix, l’informa Mel.
Ada soupira, saisit sa bourse et en tira trois sous.
— Ma chérie, je te confie une mission : cache ça dans la poche de son manteau et, s’il essaie de te les rendre, rappelle-lui qu’il vit dans la vraie vie maintenant et qu’il lui faut manger.
Olivia opina, empocha l’argent et se précipita dans les escaliers.
— Mets un chapeau ! cria sa mère. Pas de soleil sur ta cicatrice !
— Mais il n’y a pas de soleil, maman ! protesta-t-elle.
Melaine hésitait à la rejoindre au risque de paraître impoli ; Ada l’exonéra de ses obligations fraternelles. Son petit frère resta tout de même.
— Je croyais que tu ne le supportais pas ? lança-t-elle en manière de conversation.
— Paloma me promet qu’il est meilleur enseignant qu’il n’en a l’air. Je lui donne sa chance ; s’il me crie dessus, je… Eh bien je serai déçu mais je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même. Toujours lâche.
Difficile d’exprimer, sans paraître aigrie, à quel point ladite lâcheté était plus rationnelle que ces démonstrations auxquelles s’adonnaient certains pour s’impressionner les uns les autres. Mel attrapa la pensée au vol et la lui pardonna.
— Les femmes de la famille sont folles mais les hommes de la lignée sont pires.
— Disons que nous ne sommes pas folles sans raison.
— Parfois je me demande si j’ai fait le bon choix.
— Melaine, ça va ?
Son frère soupira :
— Paloma… elle sait depuis toujours ; à côté d’elle j’ai l’impression d’être un imitateur. Je veux dire, ça ne faisait guère que cinq ou six ans que je pensais à–
Ada l’interrompit d’un regard.
— Cinq ou six ? En secret ? En cachette ? Avec pour plan de disparaître sans jamais nous l’annoncer ?
Melaine rentra la tête dans ses épaules. Sa sœur éclata de rire.
— Frangin, je ne sais pas si c’est ce que tu essayais d’accomplir mais tu as réussi une sorte de synthèse parfaite, parce que non seulement tu es fou mais en plus tu me rends folle.
— Bon, tonton, tu viens ou pas ? s’impatienta Olivia en bas de l’escalier.
— Vill du hjälpa mig, kattunge?
— Noooon, mamie, je n’ai pas le temps !
Melaine s’éclipsa :
— Le devoir m’appelle.
— Amusez-vous bien.
Elle écouta la porte se refermer. Charge à elle d’en ouvrir une autre : elle toqua au bureau de son mari.
Sven exsudait l’angoisse. Une étude plus approfondie du sentiment apprenait qu’il se battait avec un abrégé des textes légaux essentiels à connaître pour un futur enquêteur de tribunal – différents de ceux qui concernaient les officiers de la Garde, sinon ça n’aurait pas été drôle. Ada se pencha sur le document et lui partagea sa lecture. Les d se différencièrent des b, des p et des q. Il soupira :
— Ça n’aide pas : tu ne seras pas là le jour du concours. Ça s’est bien passé ?
Elle se laissa tomber sur son épaule.
— Toujours mort. Ne t’inquiète pas.
Il pivota sur sa chaise et l’attrapa des deux côtés.
— Ada. Tu m’avais prévenu que tu étais veuve. Je savais ce que je faisais.
Ses paumes étaient torrides. Ada se laissa réchauffer.
Puis la honte lui fondit dessus.
Elle se déroba.
— Je ne te dérange pas plus longtemps–
— Tu ne me déranges pas.
Il l’invita sur son genou. Le sourcil haussé, elle préféra se tirer l’autre chaise. Le temps de terminer son geste, elle se rendit compte qu’elle venait d’entreprendre le contraire de son idée première, puisqu’elle restait au lieu de partir ; le sang lui monta au visage.
— Est-ce que tu avais autre chose à me dire, par hasard ?
Bientôt six mois qu’elle lui mentait.
(Bientôt six mois qu’il le savait.)
Elle cracha le morceau.
Comment, infâme, elle avait abusé de la faveur du Ciel. Comment, cupide, elle lui avait réclamé ce à quoi elle n’avait aucun droit. Comment, céleste, la déesse ne lui avait pas révélé ce que son cadeau impliquait.
La joue dans son poing, Sven conclut :
— Donc, tu penses que Sélène m’a fait quelque chose, et que c’est de ta faute.
Elle hocha la tête, tremblante.
— J’en déduis que, selon toi, le seul moyen pour nous de vivre heureux comme tu le lui as demandé, c’était qu’elle me change au point que je sois pratiquement devenu une autre personne.
Ada cessa de trembler net.
— Je n’ai pas dit ça.
— Oh, je ne te blâme pas. Je t’ai abandonnée, il n’y a pas si longtemps. Je savais que tu m’en voudrais. C’est l’intérêt d’épouser un homme qui a dix ans de plus que soi, en théorie ; qu’il sache ce qu’il fait.
— Neuf et demi, corrigea-t-elle – puis : je te demande pardon.
Sven lui saisit les mains.
— Ada, je n’ai pas changé. Toi, tu as changé.
— J’ai un nouveau locataire, comme tu le sais.
— Même avant ça. Depuis six mois, tu sors seule. Tu dors mieux. Ton souffle est plus paisible. Tu souffres moins de cette grossesse que des précédentes. Nous parlons. Avant ton retour de la Tour, je n’aurais pas cru ça possible.
Ada fronça les sourcils.
— Et qu’est-ce-à-dire, mon petit monsieur ?
Il se fit grave :
— C’est-à-dire, ma petite épouse, que les gens que dès l’enfance on abandonne, menace, violente, trahit, ces gens-là tendent à ne pas croire en cette fable qu’est la vie ordinaire et qu’on finit par les appeler fous pour parler vite. Je savais que j’épousais une folle ; je n’ai jamais espéré que ça change.
— Philémon a été arrêté, protesta-t-elle.
— Pour divers crimes ayant pour point commun d’avoir détruit des vies. L’inconvénient de détruire une vie, c’est que la vie est détruite. Un Philémon disparaît, pour peu qu’il ait laissé une impression sur une personne impressionnable, celle-ci s’en trouve un autre. Et un autre. Et un autre encore. La souffrance demeure mais ! au moins ! pas de changement. L’âme ne déteste rien tant que le changement.
Ada cingla :
— Pour ton optimisme, ce n’est peut-être pas plus mal que tu aies quitté la Garde.
— Ça n’ira pas mieux en travaillant pour un Juge. Si on me laisse même postuler ; vu mes antécédents…
Il soupira. Son épouse répliqua :
— J’ai sauvé le pays, je te pistonnerai.
— C’est vrai, ça ; tu as sauvé le pays. Qu’est-ce que j’ai fait pour te mériter ?
Sven se leva :
— Si tu me cherches, je suis à la cave.
— À soulever tes poids ? sourit-elle.
— Tu regretteras tes moqueries quand tu auras passé trente ans. Faut que j’entretienne le rectangle.
Ada battit des paupières avec lenteur.
— Le rectangle.
— Ratio largeur sur hauteur. S’il baisse, je perds la raison.
Elle hocha doucement la tête :
— D’accord.
— Et, si besoin, il faudra que je te porte jusqu’à l’hôpital.
— Est-ce que tout le monde a décidé d’oublier l’existence des voitures ?
— Il va y avoir une grève des chevaux ! affirma Sven en quittant la pièce. Ils se taisent mais ils entendent tout ! Quand ils demanderont une amélioration de leurs conditions de travail, si ça tombe pendant le tien, on aura l’air fin !
Ses prophéties achevées, il dévala l’escalier vers la cave.
Ada savait qu’elle avait épousé un fou mais, jusqu’ici, la la Garde de Ville structurait ses journées de sorte que ça ne se voyait pas trop.
Enfin.
Pour des raisons de pure mécanique, le poids de son ventre sollicitait le bas de son dos ; Ada partit s’allonger dans sa chambre, un livre prêt à l’accompagner dans son exil.
Au moment où elle retrouvait son dernier passage lu, une présence se fit connaître à la lisière de son esprit.
« Maman ? »
« Ada ! Jannike me dit que tu cours partout ? Que tu ne te reposes pas ? Si tu veux perdre cet enfant, il y a des moyens plus simples ! »
Mortifiée, elle signala :
« Je suis littéralement dans mon lit. »
« À cette heure-ci ? Comme ce doit être doux de ne pas travailler ! »
« Je tiens une pension, c’est un commerce, maman. »
« Et quand est-ce que tu comptes reprendre tes études de médecine ? »
Ada tenta de s’étouffer à l’aide de son oreiller.
« Comment voudrais-tu que je présente la chose ? ‘J’ai fait un an de leçons chez ma mère, deux années de pratique avec un chirurgien, puis son fils m’a séduite et s’est enfui avec moi, ensuite je suis passée de maître en maître une année de plus et ma vie s’est écroulée quand mon fiancé est mort assassiné par son père’ ? »
« Personne ne te demandera les détails. Ils sont connus. »
« Maman ! Je ne veux pas y retourner ! »
Acha Enguerrand s’agaça :
« Tu le dois ; Gabriel est né dans ce métier, Adèle l’a appris, c’est dans ton sang, j’ai tout fait pour ta réussite, le quidam moyen est terrifié par son propre corps et refuse de se soigner sans qu’on l’y force, la Sudropée manque de médecins ; tu le dois, zut ! »
Ada retint la rebuffade puérile qui lui venait aux lèvres ; hélas, bien avant les lèvres…
« En effet, je ne suis pas ta mère » rétorqua sa mère. « C’est bien dommage que tu ne l’aies pas connue. Elle était gentille, Adèle. Elle aurait pu déteindre sur toi. »
Puisqu’on en était là :
« Tu veux que je me repose ; je me repose. Tu veux que je reprenne la médecine ; c’est non. Autre chose, maman ? »
« Inutile d’employer ce ton. Dis à ton frère de répondre à mes courriers ! »
Ada mit fin à la conversation et jeta son livre contre le mur. (En pure perte. L’ouvrage n’y pouvait rien.)
Le terrible et inévitable réseau de ragots familial dut se déclencher, d’Acha Enguerrand à Zalika Josse, de Zalika Josse à Malkia Marguerite, parce qu’un quart d’heure plus tard une nouvelle voix rejoignait ses pensées :
« Ça va, cousine ? »
« Oui ! Je ne suis pas en sucre. »
« Moi non plus ! Quelle coïncidence. »
Les larmes aux yeux, Ada reconnut qu’elle vivait exactement dans le monde qu’elle avait réclamé au Ciel. Elle et Malkia parlèrent invitations à dîner, caractères maternels et bébés à venir – Ada d’ici trois mois, Malkia jamais à moins d’une maladresse de son mari Yémane qui la mettrait devant le fait accompli.
« Il y a toujours les Herbes. »
« Avec mon travail, ma maison, ma petite vie bourgeoise ? Les Herbes sont pour les fillettes, les familles nombreuses et les malheureuses ; je me sentirais mal d’y recourir. »
Depuis que les deux femmes avaient réalisé qu’elles s’inspiraient pitié l’une à l’autre et – bien sûr – s’horrifiaient autant l’une que l’autre de la pitié d’autrui à leur égard, elles développaient quelque chose qui ressemblait davantage à de l’amitié qu’à de l’obligation.
C’était plaisant.
Ada quitta Malkia de meilleure humeur qu’à son arrivée. Puis jeta un œil au soleil et s’effara du soir. Elle s’ouvrit aux rumeurs de la pension, des fois qu’elle aurait manqué à quelqu’un ; la première qui lui parvint…
… C’était une plaisanterie, n’est-ce pas.
Elle partit, furieuse, vers le deuxième étage, et tambourina sur la porte de la dernière chambre du couloir.
L’astronome Eugénie lui ouvrit ; Élise se couvrit du drap.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Incapable de parler, sa locataire pensa tout de même : « Mêlez-vous de vos affaires ?… ?! — !! »
Face à ce manque de verve, la femme dans son lit reprit la main :
— Bonjour, madame ! Comment allez-vous, depuis tout ce temps ?
(Une excellente question. Que lui prenait-il ?)
Piégée par la politesse, scrutée par une audience captive, Ada répondit du bout des lèvres :
— Pas trop mal, merci, et vous, la fugue, tout ça, qu’est-ce que ça veut dire ?
— Eugénie est-elle à jour de son loyer ? Interdisez-vous les visites ?
— Oui et non, respectivement.
— Alors la réponse à votre question me semble être « rien de grave », madame. Pourriez-vous refermer la porte ? Merci.
Rien de grave. Un mot pesé sur chaque marche. Rien de grave rien de grave rien de grave rien de grave rien de…
On vint à la porte ; Isidore le portier commença aussitôt à menacer le visiteur. Ada, attrapant la couleur de son esprit dans l’air, estima de son devoir de lui parler. Rousseau Chapuis s’énervait :
— Mais je m’en fiche d’elle, Isidore ! Je–
— C’est bon, trancha Ada à son arrivée. Qu’est-ce que tu veux ?
Il la dévisagea.
— Il est là ?
— Toujours.
Il l’attrapa par le col.
— Je peux faire des enfants, maintenant ?
— Oui. T’en priver était l’une des façons dont je dépassais les limites de mon autorité.
Chapuis frappa le linteau.
— Et aucun de vous n’a pensé à me prévenir ?
— Je croyais que c’était évident.
Il souffla fort.
— Comment on achète les Herbes ?
La main sur le ventre, Ada plaisanta :
— Est-ce que j’ai l’air de le savoir, Rousseau ?
Très énervé, son cousin s’en fut. Elle lui lança :
— Ta mère la connaît, au moins ?
— Mêle-toi de tes affaires !
Il tapa plus juste qu’il ne l’espérait. Tsk ! Argument irrecevable : le monde aurait continué de mal tourner si elle s’était mêlée de ses affaires.
Et voilà que les affaires des autres la faisaient mentir.
À sa très vieille et très bonne amie.
Car bien sûr que la relation naissante entre les deux jeunes femmes devait échouer. C’était si dur. Si injuste. Si biaisé contre elles toutes. La liberté des femmes, en tant que concept, avait fait du chemin depuis l’ère des castels où les Seigneurs possédaient leurs épouses et vendaient leurs filles, mais il n’aurait tout de même pas fallu que trop de ventres se rendent indisponibles pour les désirs de ces messieurs.
« J’arrive. »
Ada ignorait qu’on l’écoutait penser ; elle se figea.
Faute d’une meilleure idée, le temps du trajet, elle partit s’asseoir au salon et tint la laine pour sa belle-mère.
Le portier laissa entrer Paule.
— Tu veux prendre un verre quelque part ?
Il y avait des verres à la pension et toutes sortes de liquides à y verser – c’était tout l’intérêt de sa forteresse, qu’elle n’ait jamais besoin d’en sortir – mais la conversation demandait une intimité que seules pouvaient offrir la rase campagne et les foules.
Paule laissa sa dirotatrice dans le jardin et leur attrapa une voiture. Elles en descendirent devant un café dont Ada consulta la carte.
— La boisson en tant que telle n’est toujours pas revenue, hein ?
— Les ménaéens vendent tout à la Tour : elle accepte de le leur acheter à un prix sur lequel les petites boutiques ne peuvent pas s’aligner.
(La résolution du Naufrage était en cours de mise en place, merci de patienter.)
De fait, Ada ne commanda rien ; la verveine précédente lui tombait déjà sur la vessie. Paule prit courage et lança la première :
— Bon, c’est cette conversation.
— C’est celle-ci.
— Tu la crains plus que moi.
— Tu es libre, toi ! Tu as tes deux espèces de maris ! Si quelque chose avait dû se produire…
Ada se tut, le visage entre ses mains. Paule rit :
— Si Nat t’entendait l’appeler mon mari, je pense qu’il en mourrait. Même s’il y a son nom sur mon contrat de mariage et que ça ne cessera jamais d’être hilarant.
Elle soupira :
— Et c’est un très mauvais exemple, en plus. Le garçon que j’ai rencontré par hasard quand j’étais une adolescente fleur bleue est revenu dans ma vie pour mon plus grand bonheur. Comment suis-je censée te faire la leçon ?
Le cœur d’Ada accéléra, puis fut ramené à un rythme plus tenable par la volonté qui l’habitait.
— Dis-moi non. Dis-moi que tout est fini. Dis-moi que nous n’avons plus de raison de nous revoir.
— Pourquoi prétendrais-je une telle chose ? Bien sûr que je t’aime, Ada, depuis le temps ; mais que puis-je faire de cet amour ? Tu t’es mariée au conseil de quartier, puis tu as demandé à une déesse de bénir ce mariage ; Sven t’a donné deux enfants, ce dont je n’aurais pas été capable ; n’as-tu pas fait tes choix ? Berger, il était prêt à mourir pour toi !
— Je n’en peux plus qu’on meure pour moi. Tu te rends comptes que tu as fait mieux, non ? Tu as vécu avec moi. Tu aurais pu louer ailleurs, tu es restée, malgré Sven que tu détestes, malgré Félix–
— Oh, ça, c’était moins un problème que ça en avait l’air. Tu ne veux pas savoir le nombre de choses qu’on a faites avec un bandeau sur ses yeux ou un sac sur ma tête.
Ada confirma :
— Je ne voulais pas le savoir.
Paule touilla le sucre dans sa tasse et ajouta :
— Il y a aussi que je vis avec deux de tes cousins : c’est un peu consanguin, tout ça.
— Félix ne compte pas, il renie la famille et de toute façon je suis adoptée. Nathanaël compte à peine, je descends davantage de mon côté maternel que de mon côté paternel.
Paule rit.
— Et Sven ?
Ada hésita ; puis une pensée timide pointa à la lisière de son esprit, qui disait :
« Je savais ce que je faisais. Épouser une jeune femme, c’est prendre le risque qu’elle change d’avis une fois qu’elle a fini de grandir. »
Paule intervint :
« Tu ne vois pas que nous essayons d’avoir une conversation privée ? »
« Oui, et ce n’est pas trop tôt. »
« … Fiche le camp. »
Elle le chassa. Puis relança :
— Ada, j’entends beaucoup de choses, sauf une : qu’est-ce que tu veux ?
(Quelque part en son for intérieur, on sortit un calepin et un crayon, car on était précisément censé étudier le sujet.)
Ce fut le dernier coup sur sa volonté.
— Je suis mal placée pour savoir ce que je veux. Mon esprit est occupé par une entité très ancienne ; mon corps est occupé par une entité très récente. Combien de temps es-tu prête à attendre ma réponse ?
Le jugement doux à la voix, Paule répliqua :
— Laisse-moi trente minutes et j’aurai trente raisons supplémentaires d’oublier ceci et de ne plus jamais en reparler.
Le plus injuste, c’était qu’Ada voyait exactement ce qu’elle voulait dire. Tout pour ne pas essayer ; laisser gagner la peur du futur. La souffrance envisagée avant le bonheur. La rupture envisagée avant la liaison. Les problèmes envisagés avant leur survenue.
Toutefois, Sélène l’avait promis : son avenir était béni.
— Quand on considère la manière dont Félix et Nathanaël se sont connus…
— Oui mais ce sont les hommes, ça : ils ne pensent à rien, ils se mettent dans des situations, et ensuite ils prétendent que c’était leur plan depuis le début.
Quitte à ne plus savoir ce qu’elle voulait, autant plagier. Ada lança :
— Je veux être déraisonnable.
